Le bonheur d’être genevois

2 mars 2021 - «De toutes les villes du monde, Genève me semble la plus propice au bonheur…». Voilà les propos que Genève avait inspirés au célèbre écrivain argentin Jorge Luis Borges (1899 – 1986), qui fréquenta le Collège Calvin durant la Première Guerre mondiale et revint à Genève pour y mourir. En utilisant l’adjectif «propice», Borges – qui maniait admirablement la langue française - ne prétendait pas que les Genevois étaient heureux, mais bien que leur cité se prêtait tout particulièrement à ce qu’ils le fussent.

Le bonheur d’être  genevois

C’était il y a de cela près d’un siècle, après que les Genevois en ont en quelque sorte fait la démonstration, notamment entre 1815 et 1848, une période qui est restée dans l’histoire genevoise comme celle des «Trente années de bonheur», puis au début d’un vingtième siècle connu sous le nom de «Belle Epoque» (c’est probablement à elle que se référait Borges). Genève a de nouveau connu une période faste après la Deuxième Guerre mondiale, en participant à ce que l’économiste français Jean Fourastié a appelé les «Trente Glorieuses» dans un ouvrage publié en 1979 sur la croissance exceptionnelle que l’Europe occidentale a connue entre 1948 et 1978.

Qu’en est-il aujourd’hui, au début d’un XXIe siècle déjà confronté durant ses deux premières décennies à deux crises majeures, financière d’abord en 2008, puis sanitaire en 2020? Pour essayer d’y répondre, il importe de se pencher sur les ingrédients à la base du «bonheur genevois», des ingrédients qui ont fait de beaucoup de Genevois – nonobstant d’inévitables sujets de frustration – des hyper-privilégiés bénéficiant d’une qualité de vie dont on ne trouve pas beaucoup d’équivalents dans le monde.

Est-ce là une forme de bonheur? Au moins, elle est de nature à y contribuer, ce qui nous ramène aux ingrédients évoqués ci-dessus. Ces ingrédients sont à la fois multiples et souvent difficiles à appréhender. Ils vont de l’environnement naturel au domaine du spirituel, en passant par bien d’autres facteurs – à commencer par la sécurité au sens large, y compris la couverture des besoins vitaux – dont la perception en tant que composants du bonheur varie selon les époques et les individus. De manière plus générale, la recherche du bonheur a de tout temps été une préoccupation humaine. Mais comment l’appréhender alors qu’il s’agit d’une notion éminemment subjective? Pour résoudre ce dilemme, on a cherché à l’approcher à l’aide de critères perçus comme objectifs, c’est-à-dire mesurables en termes quantitatifs. Il en va ainsi du PIB (produit intérieur brut), défini comme la valeur de la production de biens et de services pendant une année dans un territoire donné. Le PIB est censé refléter l’état de santé économique d’un tel territoire et, par voie de conséquence, la prospérité de sa population.

Il saute cependant aux yeux que ce degré de prospérité (mesuré en termes monétaires) ne coïncide pas nécessairement avec le degré de bonheur ressenti par cette même population. D’où l’idée d’un revenu national incluant des éléments relatifs au bien-être (ou au mal-être) de la population prise en considération, cela sous la forme d’un «indice de bonheur national». Le petit royaume du Bhoutan au cœur de l’Himalaya occidental a fait œuvre de pionnier en la matière en adoptant un «indice au bonheur national brut» (BNB), qui se substitue au PIB traditionnel. Ce BNB repose sur quatre principes fondamentaux, à savoir (i) la croissance et le développement économiques (ce qui correspond au PIB); (ii) la conservation et la promotion de la vie culturelle (ce qu’on entend en d’autres termes par «civilisation»); (iii) la sauvegarde de l’environnement et l’utilisation durable des ressources et (iv) la bonne gouvernance responsable.

Cette approche novatrice nous ramène à la réflexion de Borges, pour relever qu’il incombe en définitive aux Genevois eux-mêmes de déterminer si cette réflexion leur paraît encore justifiée aujourd’hui, cela à la lumière de leur propre ressenti et en évitant que celui-ci soit exagérément affecté par des phénomènes qu’on peut espérer temporaires, comme la pandémie actuelle. Une réponse positive de leur part constituerait en même temps un satisfecit pour leurs autorités. En Suisse, la démocratie semi-directe offre aujourd’hui une possibilité de tester ce degré de satisfaction – et cela d’une manière plus concrète qu’un indice du BNB par définition synthétique. A des degrés divers, les sujets sur lesquels les citoyens et citoyennes sont appelés à se prononcer le 7 mars, puis le 13 juin prochain, s’inscrivent dans cette perspective, d’où la question: la démocratie semi-directe ne serait-elle pas pour la Suisse une sorte d’alternative à un indice du BNB? Par rapport à un tel indice qui n’est en définitive que le miroir de ses diverses composants, les mécanismes de la démocratie semi-directe présentent l’énorme avantage de permettre de déboucher sur des actions concrètes et d’apporter ainsi leur contribution à la gouvernance comprise comme «l’exercice du pouvoir pour gérer les affaires publiques». Les citoyens et citoyennes de ce pays disposent ainsi d’un pouvoir qui - n’en déplaise à certains – est d’une étonnante modernité. 

Georges-André Cuendet Ancien maire de Cologny